Dimanche 26 avril 2015 – Cérémonie du souvenir des victimes et des héros de la déportation

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Allocution de Delphine Bürkli, Maire du 9e:

Cette journée du souvenir de la déportation est pour moi une cérémonie différente, une cérémonie d’affect et d’émotion.

Il y a un an, à peine investie à la Mairie, je prononçais mon premier discours en tant que Maire au cours de cette cérémonie. Plus qu’une prise de fonction, c’était pour moi une véritable prise de conscience.

Car cette cérémonie a bien un sens particulier, ici dans le 9e, carrefour des communautés et témoin direct des tragédies du XXe siècle.

Il y a donc 70 ans, le 27 janvier 1945, les portes du camp d’Auschwitz-Birkenau s’ouvraient pour la première fois. La libération des autres camps de la mort se poursuivit au cours des semaines suivantes. Cette libération n’en était pas vraiment une. C’était l’apparition au grand jour de l’horreur, la survie hypothétique des rescapés, la découverte d’une extermination méthodique, programmée, bureaucratique. Et un crime d’une ampleur inouïe, inédite, jamais vue, 6 millions de femmes et d’hommes exterminés parce que juifs, et tant d’autres traumatisés, blessés, humiliés. 6 millions, parmi lesquels 1,5 million d’enfants – trois quarts des juifs d’Europe, plus du tiers de la population juive dans le monde.

Dans le même temps, dans le 9e, certains cafés étaient « interdits aux juifs », des jeunes résistants incendiaient rue Buffault, rue Lamartine, rue Mayran des camions allemands, des biens spoliés aux Juifs étaient vendus dans une Maison de ventes, les théâtres faisaient l’objet de censure et le groupe Jean Moulin tenait ses réunions rue de Provence.

Dans le 9e, ce souvenir est vivant, et il nous faut le perpétuer.

On le sait, Hitler a profité du silence, de l’oubli et de la lâcheté. Avant même de mettre en application son projet d’extermination des Juifs, il a déclaré à ses généraux et conseillers réunis secrètement à Obersalzberg, le 22 août 1939, soit une semaine avant l’invasion de la Pologne : « J’ai donné ordre aux escadrons de la mort d’exterminer tous les Polonais, hommes et femmes, jeunes et vieux… De toute manière, qui se souvient encore du massacre des Arméniens ? ». C’est avec l’oubli qu’Hitler rassurait ses troupes, c’est avec l’effacement du souvenir qu’Hitler apaisait les éventuels sursauts de conscience de ses proches.

« Qui se souvient encore ? » Voilà l’enjeu de cette cérémonie. Cette question a été posée par celui-là même qui fut le pire criminel de l’Histoire. Il n’y a là aucun hasard, il se savait libre de faire ce qu’il projetait, l’oubli ayant fait son travail de sape des consciences. Oui, si nous ne nous souvenons pas, nous savons que des porteurs de haine se croiront à nouveau autorisés par l’oubli, à nouveau décomplexés, libérés du jugement de l’Histoire.

Alors, l’enjeu est vital. C’est tout le sens de cette cérémonie, pour que le sang de l’holocauste devienne, selon le mot de Samuel Pisar, le sang de l’espoir ; pour que nous n’oublions pas et que le souvenir nous oblige.

J’ai donc une pensée particulière pour tous ceux qui ont travaillé à ce devoir de mémoire, pour que l’on se souvienne encore.

Je pense à Jacques Chirac qui, à peine élu Président de la République, prononçait, en toute liberté et avec un sens de l’Histoire qui l’honore, un discours fondateur lors des commémorations de la Rafle du Vel’d’Hiv’ il y a maintenant 20 ans.

Je pense à Isaac Schneersohn qui dès avril 1943 a entrepris, malgré l’occupation, une première compilation des traces, des archives, des preuves pour préparer, déjà, en plein tumulte, la mémoire à venir. Son travail, si précieux, deviendra le Centre de documentation juive contemporaine à Grenoble, puis il investira de nouveaux locaux dans le Marais, au cœur du quartier juif historique de Paris, pour enfin devenir le Mémorial de la Shoah où nous nous trouvions en début de matinée en présence du Premier Ministre.

Je pense aux époux Klarsfeld, militants infatigables de la mémoire et à tous ceux, si nombreux, qui ont œuvré, patiemment, méticuleusement, ardemment à la connaissance, à la reconnaissance, à la vérité.

Alors, « qui se souvient encore ? »

Nous, nous nous souvenons et nous faisons tout ce qui nous est possible pour que cela continue. Nous y travaillons avec conviction, pour faire nôtres ces mots de la Bible hébraïque : « Souviens-toi. N’oublie jamais. ». Voilà notre ligne.

Nous essayons donc avec Alexis Govciyan, si précieux à mes côtés pour ce travail de Mémoire mais aussi avec l’ensemble de mon exécutif municipal d’innover, de présenter sous un jour nouveau, de rendre plus intelligible, plus sensible, plus incarné ce travail de mémoire.

C’est avec la magnifique pièce de Tony Harrisson Ici il n’y a pas de pourquoi adaptée du chef d’œuvre de Primo Levi Si c’est un homme que s’est ouverte la programmation que nous avons voulue riche et diverse et que nous avons intitulée « Mémoire Paris Neuf ». Tony vient avec talent d’interpréter quelques extraits de ce travail remarquable et vraiment fort. Je suis très sensible à sa présence ce matin. Merci Tony.

Oui, nous tenons à ce que la Mémoire soit un marqueur fort de l’année 2015. Nous en avons fait le pari, c’est une conviction profondément ancrée chez chacun d’entre nous. Parce que le 9e est l’arrondissement de la Mémoire, et nous en sommes fiers.

Cela continue et continuera, avec l’exposition de Francine Mayran que vous pouvez découvrir après cette cérémonie, avec le Mois Arménien et ses belles manifestations comme l’exposition sur les femmes arméniennes avec la Croix Bleue des Arméniens de France dès le 5 mai ou encore un sublime ballet moderne arménien le 23 Mai à la Mairie avec la Compagnie Yeraz.

Avec cette commémoration et notre programmation Mémoire Paris Neuf, nous avons voulu montrer que les génocides du XXe siècle en ce qu’ils étaient systématiques et programmés touchaient, au-delà de leurs particularismes, à l’humain en général et à son caractère universel. Car, c’est bien une atteinte à l’humanité dans son ensemble que d’avoir programmé l’extermination d’un peuple en particulier.

La haine de l’autre se cache souvent sous des prétextes spécifiques, mais elle est en réalité sans fin. Qui peut croire par exemple que les nazis auraient cessé leurs massacres après celui des Juifs ? Qui étaient les prochains sur la liste ?

En vérité, la haine n’est jamais rassasiée, c’est une course folle qui ne connaît pas de fin. Quand l’autre est menacé, vous pouvez être certain que, d’une manière ou d’une autre, tôt ou tard, vous serez à votre tour menacés. Ne nous croyons jamais épargnés, protégés ou lointains de ces tragédies. Car, la haine, elle, ne connaît pas de limites. Encore récemment, à Paris, à Copenhague, à Bruxelles, à Tunis, au Kenya. Et encore au Moyen-Orient avec le massacre des Chrétiens d’Orient.

Frantz Fanon, l’écrivain anticolonialiste aimait à dire : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ».

C’est ce message de vigilance mais aussi d’universalité et de fraternité que nous voulons porter ensemble dans le 9e arrondissement et au-delà, et notamment auprès des plus jeunes générations.