Hommage à Charles Baron

Hommage à Charles Baron

Ce matin, nous étions réunis à la Mairie du 9e arrondissement de Paris pour commémorer ensemble la journée nationale de la déportation. A cette occasion, j’ai souhaité rendre un hommage tout particulier à Charles Baron, une personnalité exemplaire de l’arrondissement, déporté en 1942 et survivant de la Shoah, disparu en octobre 2016. Voici mon allocution prononcée en présence de sa femme Micheline, de sa famille, d’Eric de Rotschild, Président de la fondation pour la Mémoire de la Shoah et de très nombreux Parisiens. Merci également au Rabbin Sebbag Moshe, à Jacques Canet, Président de la grande synagogue de la Victoire, au Choeur Vercken. Merci à tous pour votre présence.

« J’interviens après les témoignages et les hommages exceptionnels et surtout très justes, de Serge Klarsfeld et d’Éric de Rothschild, et si chaque année, nous commémorons en ce dernier dimanche du mois d’avril les millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont été exécutés au nom de l’horreur et de la barbarie, je dois dire que cette année, cette cérémonie est tout particulièrement lourde de sens.

C’est en effet avec gravité que nous nous rassemblons pour signifier clairement que nous n’oublions pas. Nous n’oublions pas les persécutions, les humiliations, la déportation, la déshumanisation, l’extermination ; Nous n’oublions pas la terreur et l’horreur ; Nous n’oublions pas la haine ; Nous n’oublions pas la collaboration ; Nous n’oublions pas ceux qui ont résisté ; Nous n’oublions pas que cela peut recommencer ; Nous n’oublions pas de ne jamais oublier ; Nous n’oublions pas l’inoubliable.

Il y a 75 ans, ici même, tout autour de nous, des familles entières ont dû quitter leurs domiciles, arrêtées par des policiers français, qui les ont envoyées vers la mort. Parmi ces hommes, ces femmes et ces enfants, il y eut notre ami Charles Baron, illustre figure parisienne à qui nous rendons un hommage particulier aujourd’hui. Le 4 octobre dernier votre mari, chère Micheline, nous a quittés à l’âge de 90 ans pour rejoindre les étoiles après avoir été la vôtre durant 66 ans.

Charles était un personnage emblématique du 9e auquel nous étions tous très attachés. Attachés parce qu’il était un homme bon, un homme bien. Un homme, qui après avoir connu les pires souffrances, ne dégageait aucune haine.

Ainsi que cela a été dit, Charles Baron fut déporté le 18 septembre 1942 vers l’Allemagne par le convoi n°34, puis fut balloté de camp en camp jusqu’à Auschwitz et Dachau. Ce n’est que 3 ans plus tard, qu’il fut rapatrié à Paris, extrêmement affaibli, devenant ainsi la Mémoire vivante de ce qui ne doit jamais tomber dans l’oubli. Dès cet instant, il s’engagea dans le combat de sa vie : raconter l’indescriptible et l’inhumanité des camps à travers son expérience et son vécu.
Comme nous le rappelle Charles Baron à travers les écrits que nous avons entendus au cours de cette cérémonie, il est essentiel de penser que cette tragédie nous concerne tous, et toujours. Si se souvenir nous permet avant tout de rendre hommage aux victimes de l’Histoire, cela nous permet aussi de comprendre le monde dans lequel nous vivons, ainsi que la rapidité avec laquelle l’homme peut basculer dans la barbarie. Comme le disait Charles : « si il y a une leçon à tirer de ce qui m’est arrivé, c’est que dès l’instant où l’on méprise son voisin, il n’y a plus de limite ».

Chacun de nous peut voir proliférer les discours haineux et discriminants, mesurer les clivages qui existent dans notre société, constater le repli sur soi généralisé. L’intolérance, la haine sont bien loin d’avoir disparu de l’hexagone, en témoigne la présence d’un parti extrémiste aux portes du pouvoir suprême, et je ne peux pas m’empêcher de penser, en tant qu’élue, que les lourds silences de certains responsables politiques sont terrifiants et il me parait loin déjà le temps où en 2002 des milliers de Français s’étaient rendus spontanément dans la rue pour dire non. Cependant nous ne devons pas non plus tourner le dos aux 7,5 millions d’électeurs qui ont fait ce choix, nous ne devons pas les mépriser, car ils nous envoient un message fort et finalement nous tendent la main au-delà de leur ras le bol. Je sors ici de mon devoir de réserve républicaine en période électorale, mais la Républicaine que je suis justement, ne peux pas rester mutique quand elle voit que le FN s’est choisi comme dirigeant un négationniste avant de se rétracter. Le devoir de mémoire n’est donc pas seulement un respect que l’on porte à ceux qui ont trop tôt disparu, c’est aussi un rappel : le rappel que rien n’est jamais acquis, le rappel que l’extrémisme peut resurgir à tout moment.

Pour comprendre les enjeux du monde et donner un sens à nos vies, il faut comprendre notre passé. Aujourd’hui, il nous est de notre devoir de porter la parole qui prône le vivre ensemble, celle qui explique pourquoi la diversité culturelle est une richesse quand elle s’accompagne d’ouverture, de respect et se nourrit de rencontres. Aux français immigrés, aux français de toutes les religions, je veux dire qu’ils doivent être fiers de leur histoire, de leurs racines issues de notre culture française. Moi-même, je porte un nom à consonance étrangère et je le dis devant vous, j’en suis fière. Tout autant que je le suis d’appartenir à notre beau pays, la France.

Charles Baron aurait pu être le père, le grand-père, l’arrière-grand-père de chacun d’entre nous. Son histoire est le témoignage de l’Histoire de France et de l’Histoire du monde, son histoire c’est notre histoire. En ces temps troublés, où il est important de nous rappeler ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous divise, il est bon de se remémorer les mots de Charles Baron « N’oubliez pas que la liberté n’est jamais donnée, mais qu’elle se conquiert et qu’elle se défend au quotidien et parfois de façon coûteuse. Je m’en remets à vous : vous êtes l’avenir de mon passé ».

Pour rendre un dernier hommage au grand homme qu’il était, je vous invite à nous suivre à l’intérieur de la Mairie pour inaugurer ce qui deviendra dans quelques instants le Salon Charles Baron. Son nom sera désormais gravé sur une plaque, tout comme il est gravé dans nos cœurs. Nous poursuivrons cette matinée de commémoration par une visite guidée de l’exposition « Nos Ombres », réalisée par une artiste hors du commun, Christelle Labourgade. Son œuvre met en lumière ceux qui trop souvent sont oubliés, ceux qui sont trop souvent mis de côté, en interpellant avec son fusain et sa pierre noir nos consciences pour que toujours règne la fraternité.
Vive la République. Vive la France ».